Corps à l'étal (SB / Marie-Claire Bancquart)


  • Sans arrêt
    m’habite une envie :
    exhiber au monde une partie de mon corps
    à quoi l’on pense tellement peu
    qu’il devient presque inconvenant de la voir

    ainsi notre rate
    qui a taille d’un poing

    oui, l’exhiber
    rouge tellement dans l’ultrarouge
    qu’elle vire au noir

    elle cesserait alors d’être comme égarée
     
    elle rassemblerait des spectateurs. 

    Pour moi
    brandissant cette noire éponge
    j’arrêterais de vivre à la périphérie des chairs

    j’en ferais boniment , tous les jours. 
  • Cela circule, vit,
    bat, filtre, s’étend, 
     
    mollit
     
    flamboie
    du blanc rosé à l’orange,  au rouge,
    hanté d’humeurs, menacé par le temps.
     
    Sa machine subtile
    vit en nous.
    Mais c’est  l’étrangère, 
    l’invisible enrobée de peau : 
    notre viande .  
     
    Nous rêvons à elle.
     
    …Et si nous voulions caresser
    un corps aimé par son dedans ?
     
    Chimère.
     
    Il est  masqué
    en exil de lui 
     
    pareil au nôtre.
  • Grands vols d’oiseaux en altitude
    qui semblent immobiles
    comme l’arbre
    sous lequel nous sommes assis
     
    tous entraînés pareillement par la ronde
    de la terre
    vivante et dangereuse
    prête à trembler, s’ouvrir, se décaler
     
    de nul repos
     
    nous ne la sentons pas, la terre,
    pas plus que ces organes
    cachés dans notre corps
    qui soudain 
     excroissance ou fatigue 
    manifestent
                                                               que nous sommes guettés.
     
  • Dans la pièce familière, un miroir
     reflète 
    en marron doré  
    l’arbre d’automne dans la cour.
     
    Nous voici au milieu de leur  mystère  simple à vivre : une fable de jour brûlé doucement,  comme une croûte de gâteau.
     
    Mais nous ?
     
    Entre eux
    nous n’avons pas notre place.
     
     Impossible  d ‘admettre cette magie dans notre corps, 
    chair 
    enfermée
    dans son étui de peau,
    narcissique.
  • http://www.peterlang.com/index.cfm?event=cmp.ccc.seitenstruktur.detailseiten&seitentyp=produkt&pk=61311&concordeid=430721
  • “Corps à l’étal”
    Stello Bonhomme (in Béatrice Bonhomme, Aude Préta-de Beaufort et Jacques Moulin, Dans le feuilletage de la terre - colloque de Cerisy, Modern French Identities, Peter Lang, 2012)
    Ce travail s’inscrit dans une recherche que je mène depuis un an sur l’anatomie poétique et la représentation schématique du vivant. 
    Il me semble que l’anatomie soulève une question importante en esthétique, à savoir celle de la frontière ténue et poreuse entre l’image et le diagramme ou symbole.
    Une anatomie consiste en un schème. L’anatomie établit une cartographie dynamique des flux, de la circulation d’un corps. Et pourtant, il s’agit aussi d’une image. Il y a donc simultanéité du simple et du divers. Comme la peinture, la poésie, braille du vivant, est signe poecile.
    Pour revenir à quelque chose de plus technique, je travaille sur papier calque afin de pouvoir superposer différentes strates. Le feuilletage du livre est en profondeur, dans la dimension fantôme d’une « perspective ». C’est un peu comme dans un logiciel de retouche photographique, tel Adobe Photoshop, qui permet de travailler sur différents layer.
    Ainsi, la place et le degré de transparence du papier définissent un certain lieu, attribuent une certaine profondeur aux choses. 
    Le papier-calque me permet d’emprunter diverses parties piochées à droite et à gauche, allant de l’iconographie classique vésalienne jusqu’aux schémas des cahiers d’anatomie des étudiants en médecine. Il permet d’introduire une distance, de se rendre aveugle aux images que l’on produit. Simon Hantaï préconise au peintre de se crever les yeux. Les yeux ne devraient pas être responsables de l’image, il faut que ce soit la main. C’est la raison pour laquelle on laisse de côté la figuration pour adopter l’abstraction. Mais, il me semble que la vraie question de l’abstraction réside plutôt dans les contours qui ne représentent rien, le dessin abstrait.
    À ce problème, j’entrevois une solution dans l’attitude du moine copiste.
    Travailler comme un moine copiste qui reproduit, enlumine, accroît ou réduit l’image pour qu’il n’y ait pas production d’images, mais bien plutôt qu’elles se reproduisent entre elles.
    Irrévocable rencontre, gamètes, et le peintre devient organe reproductif, télé-organe du corps image. On pense au Livre des machines de Butler, et bien sûr à la Guêpe et l’orchidée d’Arnaud Villani.
    Dans cette collaboration avec Marie-Claire Bancquart, j’ai été particulièrement attentif à ce qu’aucune partie ne soit véritablement détachée des autres, que tout forme un corps. Seuls les oiseaux noirs du troisième panneau semblent quelque peu s’échapper, s’envoler du corps.
    Le corps est à l’étal, l’anatomie consiste en une monstration détaillée, un monstre découpé puis recollé à l’endroit.
    Les quatre tableaux sont également reliés les uns aux autres puisqu’ils consistent en une déclinaison d’une même série, chaque tableau répondant, dans sa composition, aux mêmes règles. Par exemple, le rouge se trouve à l’intérieur, le noir à l’extérieur, le fond est constitué d’empreintes de plis rouges, et de marques noires. Les deux personnages sont alternativement debout ou couchés, selon une diagonale. Enfin, l’alternance de l’organe atrophié ou gigantesque souligne la disproportion d’un monstre anatomique, comme lorsque l’on représente les organes en suivant une échelle intérieure. Il s’agit d’une une échelle de la perception, et non de la proportion du corps, ou d’une anatomie davantage tributaire de De Vinci.
    Enfin, je crois qu’il faut souligner que nous partageons avec Marie-Claire Bancquart, une fascination pour l’intérieur du corps, et je finirai par un poème extrait de Mémoire d’abolie, qui m’a particulièrement touché : 
    Dans le corps ouvert, l’épilogue. Un château sans
    fenêtres. Une plage où l’on attendit. Le bateau navi-
    guait sur le plancher des chambres d’enfance.
    Les organes occupaient une place restreinte.
    Quand nous examinâmes le cerveau, c’est une ville
    Qui nous apparut, dont l’avenue centrale était sug-
    gérée par le repos de pianos silencieux.
    (« Autopsie », MA, p.97)